12.08.2007

La pécheresse pardonnée et aimante : 1ere catéchèse par Mgr Le Gall

ba582e2530fac717b328fdc1988a62d0.jpg
 CATECHESE DU DIMANCHE 12 AOUT 2007
 
LA PECHERESSE AIMANTE
PARCE QUE PARDONNEE (LUC 7, 36-50)


Dans notre vie humaine, la table est un lieu privilégié : les repas sont des moments où il se passe bien des événements de nos vies. Ils permettent une parole plus libre, plus détendue ; ils favorisent l’apaisement, éventuellement la réconciliation, dans un climat de convivialité. Je le fais très volontiers et assez souvent à l’archevêché de Toulouse, particulièrement pour recevoir des prêtres, qui l’apprécient. Dans les religions, le repas est sacralisé. Pourquoi ne pas revivifier les prières de la table, ces Benedicite qui rythment la journée et contribuent à la baigner dans un climat de prière joyeuse et confiante ? Ce n’est pas pour rien que Jésus a institué l’Eucharistie pendant un repas. Quand il s’est fait reconnaître aux disciples d’Emmaüs, c’est « en rompant le pain », comme à la dernière Cène, comme à la multiplication des pains, comme au début des repas que Jésus prenait avec les siens ou chez ses amis Marthe, Marie et Lazare.

Le mot « convive », précisément, signifie que l’on « vit ensemble », puisque l’on se restaure ensemble. Il est dommage qu’il soit plus difficile, plus rare, de vivre de tels moments dans nos familles dans un monde où tant d’occupations nous sollicitent et nous dispersent : on se sert dans le réfrigérateur et l’on mange sur le pouce, pour repartir aussitôt. Préparer le repas est important pour la maîtresse de maison – souvent aussi les pères aiment, au moins le dimanche ou pendant les vacances, faire la cuisine -, car elle contribue de la sorte à la qualité des relations dans la famille. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des jeunes ou même des adultes s’arracher à la dernière minute à leur ordinateur, pour des jeux ou d’autres occupations, pour venir manger un instant et repartir aussitôt à leur travail ou à leur passion.

« Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. » Les repas favorisent la convivialité, nourrissent l’amitié et la vie de famille, mais il y a aussi des déjeuners ou des dîners plus ou moins formels, qui n’engagent pas de la même manière. On parle même de petits-déjeuners de travail. Certaines invitations sont de pure curiosité, quand elles ne sont pas des pièges. Le texte de notre passage évangélique ne permet pas de dire que le pharisien qui recevait Jésus le faisait pour l’observer et trouver de quoi l’accuser, comme c’est le cas en d’autres péricopes. Malgré tout, l’arrivée d’une femme de la ville, « une pécheresse », une femme publique comme on dit, manifeste les réticences de l’honorable pharisien ; reconnaissons qu’il n’était pas évident, même à cette époque, de voir une sorte de prostituée venir s’imposer dans un banquet un peu officiel. Simon – c’est son nom - voit les marques d’attachement de la femme, et même si elles sont respectueuses, il ne peut s’empêcher de penser : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse ». Ainsi donc, son invitation, sans être un piège, car ce n’est pas lui qui a introduit la femme, lui procurait l’occasion d’observer Jésus, de se faire une opinion sur lui : le manque de discernement de Jésus lui montre qu’il n’est pas prophète.

Oui, cette femme le touche ; il se laisse toucher par elle, alors qu’il connaît sa vie marquée publiquement par le péché. Ses démonstrations généreuses de respect touchent en effet Jésus ; il fait remarquer à son hôte qu’il n’a pas eu droit aux gestes d’hospitalité que lui prodigue la femme : « Tu vois cette femme ? Je suis entré chez toi, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis son entrée, elle n’a pas cessé de m’embrasser les pieds. Tu ne m’as pas versé de parfum sur la tête ; elle, elle m’a versé un parfum précieux sur les pieds ». Jésus détaille les rites habituels de l’hospitalité – qu’il observera pour son compte à la dernière Cène - pour montrer que la femme, à la différence de Simon, les pratique avec munificence.

En fait – et toute la leçon de l’épisode se porte vers là -, c’est la femme qui a été touchée par Jésus, avant que Jésus ne soit touché par elle au propre et au figuré. Le texte ne dit pas où ni comment leur rencontre s’est produite. Par un regard, par une attitude, par une parole, Jésus l’avait touchée par son respect et par sa miséricorde, à la manière dont il a traité la femme adultère de saint Jean, que l’on voulait lapider et qu’il n’a pas voulu condamner. Méprisée, abusée, réprouvée, cette femme avait perdu sa dignité humaine et l’hypocrisie des hommes s’en tirait à bon compte. Elle a su que Jésus la respectait et l’invitait à se redresser. D’avance, elle a compris la parole de saint Paul aux Romains : « Pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation. Car, en me faisant passer sous sa loi, l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus m’a libéré, moi qui étais sous la loi du péché et de la mort » (8, 1-2).

Jésus essaie de le faire comprendre au Pharisien : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. Jésus repris : Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait rembourser, il remit à tous deux leur dette. Lequel des deux l’aimera davantage ? Simon répondit : C’est celui à qui il a remis davantage, il me semble. – Tu as raison, lui dit Jésus ». La reconnaissance de celui à qui le créancier à remis dix fois plus qu’à l’autre doit être en effet proportionnelle à la générosité qui lui est faite. Jésus traduit en montrant la femme et en faisant comprendre à Simon son erreur de jugement : « Je te le dis : si ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, c’est à cause de son grand amour. Mais celui à qui on pardonne peu, montre peu d’amour. »

Nous l’entendons clairement. Jésus reconnaît que la femme est une pécheresse, une grande pécheresse, mais en même temps il manifeste qu’elle est pardonnée, puisqu’elle aime d’un amour de reconnaissance. La traduction que nous venons de lire peut donner le change : est-ce parce qu’elle a aimé qu’elle est pardonnée ? Non, c’est parce qu’elle est pardonnée qu’elle aime, pour aller dans le sens de ce que Jésus dit sur les deux débiteurs. Profondément touchée par la miséricorde de Jésus qui lui pardonne ses nombreux péchés, retournée par son amour miséricordieux, elle aime en retour et pleinement. C’est parce qu’elle est aimée qu’elle aime, et non parce qu’elle aime qu’elle est aimée. Nous retrouvons ici ce qui sera le leit-motiv de tout ce pèlerinage national : la primauté de l’amour de Dieu qui suscite le nôtre. C’est Dieu qui nous réconcilie avec lui par le Christ et qui nous donne l’Esprit qui est l’Amour au plan divin.

Oui, Dieu est Amour, comme nous le rappelle de façon nouvelle le Saint-Père dans sa première Lettre encyclique. Il y revient dans son Exhortation apostolique post-synodale sur l’Eucharistie, Sacrement de l’Amour. Oui, nous sommes aimés comme pécheurs, comme « pauvres pécheurs » : l’Amour miséricordieux se penche sur notre misère. Cette révélation est-elle réservée aux pécheresses, aux grands pécheurs ? Chacun de nous est, d’une façon ou d’une autre, que notre vie manifeste un jour ou l’autre, cette brebis perdue que le Bon Pasteur est allé chercher, en laissant toutes les autres – c’est ce que signifie le pallium récemment posé sur mes épaules par le Saint-Père, comme il lui fut remis à lui-même au jour de l’inauguration de son Pontificat - ; nous n’avons pas à nous comparer aux autres, mais à réaliser chacun, chacune, combien nous sommes aimés. « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes et qui ne reçoit d’eux que de l’ingratitude ! », disait Jésus à sainte Marguerite-Marie, la dépositaire des secrets de son Cœur à Paray-le-Monial. La pécheresse de saint Luc n’a pas été ingrate : aimée, elle a aimé à son tour, avec toute sa générosité de femme enfin comblée.

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, qui n’était pas une grande pécheresse, a compris qu’elle était elle aussi redevable à l’Amour miséricordieux auquel elle s’était consacrée. Non seulement elle était consciente de sa faiblesse, ce qui la faisait dépendre avec amour de la puissance de Dieu, mais elle se savait préservée du péché, ce qui est une autre façon d’être redevable à la Miséricorde divine.

C’est pourquoi Notre Dame, chez qui nous sommes à Lourdes, est, comme Immaculée, « la plus grande des rachetés », puisque c’est en prévision des mérites du Christ, son Fils, qu’elle a été préservée du péché originel et de ses suites. C’est pour cela qu’elle chante dans son Magnificat : « Il se souvient de sa Miséricorde ». Bernanos l’a bien compris, qui évoque, dans son Journal d’un curé de campagne, dans la bouche du curé de Torcy « le regard de la Vierge, le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère – mais de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, d’on ne sait quel sentiment encore, inconcevable, inexprimable, qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce, Mère des grâces, la cadette du genre humain » (Gallimard, La Pléiade, 1961, p. 1194).

Voilà pourquoi nous sommes à l’aise à Lourdes auprès de l’Immaculée : c’est pour nous, « pauvres pécheurs », qu’elle est Immaculée. Auprès de son Fils et avec lui, elle intercède pour nous auprès du Père, prodigue de son amour, pour que nous soyons pleinement réconciliés avec lui, et qu’il n’y ait plus de condamnation pour ceux à qui donne son Esprit. Puisque Dieu va pour nous jusqu’au don de son pardon en son Fils, puisque le Père nous a tant aimés, aimons à notre tour comme la pécheresse, notre sœur, donnons-nous, puisque pleinement pardonnés.


+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse
 
Téléchargez le texte...

Les commentaires sont fermés.