13.08.2007

La brebis perdue : 2e catéchèse de Mgr Le Gall

 
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PELERINAGE NATIONAL
CATECHESE DU LUNDI 13 AOUT :
LA BREBIS PERDUE

    Saint Luc, que nous suivons toute l’année dans les péricopes évangéliques des dimanches, souligne avec prédilection la miséricorde. Lui est propre l’épisode que nous commentions hier de la pécheresse chez Simon le Pharisien, comme celui du Bon Samaritain. Deux des trois paraboles de son chapitre 15 lui appartiennent aussi : la brebis perdue se trouve en saint Matthieu, mais pas la pièce d’argent perdue, ni le fils perdu, pour continuer l’adjectif, cette dernière plus connue sous le titre de l’enfant prodigue, alors que c’est surtout le Père qui prodigue son amour.
    Arrêtons-nous ce matin à la brebis perdue. « Jésus leur dit cette parabole : Si l’un de vous a cent brebis et en perd une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Quand il l’a retrouvée, tout joyeux, il la prend sur ses épaules, et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins ; il leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue ! Je vous le dis : c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de miséricorde. »
    Je me trouvais, voici dix jours, pour un peu de vacances en Irlande, dans le Connemara, face à l’Océan Atlantique qui me manque un peu à Toulouse, puisque j’ai vécu presque 50 ans face à la mer près de Carnac à l’Abbaye de Kergonan. L’Irlande et la Bretagne sont proches par bien des côtés, mais en Irlande comme en Ecosse, comme aussi dans la chère Lozère, où j’ai été quelques années, sont nombreux les moutons et les brebis. Je les retrouve dans les Pyrénées, dans le Comminges. Les brebis ont un côté monastique : elles vivent dans de larges clôtures, ruminent tout le temps, même quand elles sont couchées, ce qu’elles font le plus souvent face au large malgré le vent et leur donne un air contemplatif ; ruminer la Parole de Dieu a toujours été essentiel dans la vie des moines, et j’y songeais en Irlande, cette terre de vie monastique face au cône élevé dédié à saint Patrick.
    Les brebis vivent en troupeau, mais avec une certaine liberté. L’une ou l’autre peut faire preuve d’indépendance ou manifester le goût du risque. Ainsi, j’en ai vu plusieurs prises par la marée haute sur une petite île ; à la marée basse suivante, elles avaient rejoint les autres. Chacun connaît l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin racontée par Alphonse Daudet :
« M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres.
Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C'était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.
Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Il disait : "C'est fini ; les chèvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une."
    Cependant il ne se découragea pas, et après avoir perdu six chèvres de la même manière, il en acheta une septième ; seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât mieux à demeurer chez lui.
Ah ! Gringoire, qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin ! Qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ; c'était presque aussi charmant que le cabri d'Esméralda, tu te rappelles, Gringoire ? - et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l'écuelle ; un amour de petite chèvre... »
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    Nous savons la fin de l’histoire et comment l’attrait d’une herbe plus verte et de la liberté l’emportèrent sur cette familiarité affectueuse de chez Monsieur Seguin. Seulement, pour la parabole de Jésus, tout se termine bien, car son amour pour sa brebis va bien plus loin que celui de Monsieur Seguin pour sa petite chèvre récalcitrante. Il laisse tout tomber pour aller la rechercher et il la ramène sur ses épaules. Dans une bergerie de Lozère, j’ai eu l’occasion de porter ainsi un jeune agneau et j’y ai songé quand le Saint-Père, le 29 juin dernier, le jour de la saint Pierre, à Saint-Pierre, m’a remis, ainsi qu’à 46 Archevêques métropolitains, le pallium, collier de laine d’agneau sur lequel sont brodées six croix noires en mémoire des plaies de Jésus.
    Benoît XVI lui-même, quand il a reçu le pallium, le jour de l’inauguration de son ministère de pape, a donné son sens : « Le symbolisme du pallium est très concret : la laine d’agneau entend représenter la brebis perdue ou celle qui est malade et celle qui est faible, que le pasteur met sur ses épaules et qu’il conduit aux sources de la vie. La parabole de la brebis perdue que le berger cherche dans le désert était pour les Pères de l’Église une image du mystère du Christ et de l’Église. L’humanité – nous tous – est la brebis perdue qui, dans le désert, ne trouve plus son chemin. Le Fils de Dieu ne peut pas admettre cela ; il ne peut pas abandonner l’humanité à une telle condition misérable. Il se met debout, il abandonne la gloire du ciel, pour retrouver la brebis et pour la suivre, jusque sur la croix. Il la charge sur ses épaules, il porte notre humanité, il nous porte nous-mêmes. Il est le bon pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis. Le Pallium exprime avant tout que nous sommes portés par le Christ. Mais, en même temps, le Christ nous invite à nous porter les uns les autres. Ainsi, le Pallium devient le symbole de la mission du pasteur. »
    Le Pape porte le pallium partout, mais les Archevêques métropolitains ne le mettent que dans leur Province ; c’est pour une force d’avoir Lourdes dans la Province de Toulouse et de porter le pallium aidé par notre Mère Immaculée. Lors des célébrations du 150e anniversaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, le 15 août 2004, j’ai été frappé par la réunion visible des « trois blancheurs » de Don Bosco : l’Eucharistie, l’Immaculée, le Pape. Elles étaient là toutes les trois, spécialement quand Jean-Paul II, dont c’était la dernière visite à Lourdes, priait en silence devant la grotte dans l’après-midi : le Pape tout de blanc vêtu dans son fauteuil de malade, la Vierge dans la grotte de Massabielle, l’Eucharistie présente dans les églises au-dessus du rocher. Avec vous, en l’attente de la visite de Benoît XVI, je revis en profondeur cette triple imbrication du Pape, de Marie et de l’Eucharistie.
En effet, le pallium est le signe d’un nouveau lien avec le Saint-Père pour aller chercher toutes les brebis que le Seigneur veut conduire ou reconduire dans son bercail, pour porter sa croix tous les jours. Les Evêques portent avec le successeur de Pierre le souci de toutes les Eglises pour les nourrir dans la foi et pour annoncer cette foi en l’Amour miséricordieux à toutes les brebis qui recherchent les pâturages de vie. « J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie : celles-là aussi il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur » (Jn 10, 16).
    Le Pape nous l’a rappelé : « L’humanité – nous tous – est la brebis perdue qui, dans le désert, ne trouve plus son chemin. » Dans la parabole, les 99 justes qui n’ont pas besoin de miséricorde n’existent pas, car nous sommes tous pécheurs, tous aimés par le Sauveur qui nous a rachetés à grand prix. Les saints, à mesure qu’ils avançaient dans l’intimité avec Dieu, se sont reconnus de plus en plus profondément pécheurs, mais cela ne les décourageait pas, au contraire, car ils s’appuyaient d’autant mieux sur l’Amour miséricordieux du Seigneur. Plus on est indigent, plus on est capable de recevoir. La petite Thérèse était heureuse de montrer sa faiblesse à Jésus, car elle y trouvait un motif constant de confiance renouvelée en lui.
    Je ne sais pas si vous connaissez le Psaume 118 : c’est le plus long de tous, car il est fait d’autant de strophes de huit versets qu’il y a de lettres dans l’alphabet hébreu ; cela fait en tout 176 versets. Il s’agit d’une longue méditation sur la loi du Seigneur, sur sa parole ; nous parlions tout à l’heure de rumination à propos des brebis : ce psaume redondant représente une mastication aimante de tout ce que Dieu nous donne, depuis ses commandements, avec leurs exigences, ses volontés, jusqu’à ses promesses qui attisent le désir ; l’amour grandit peu à peu au fil des versets. Le premier verset résonne bien à Lourdes, puisqu’il se traduit : « Bienheureux ceux qui sont immaculés sur leur chemin », et le Psaume continue dans une avancée tranquille et résolue sur les voies de Dieu. Le dernier verset est étonnant après toute cette progression humble et aimante. On venait de chanter : « J’ai le désir de ton salut, Seigneur : ta loi fait mon plaisir. Que je vive et que mon âme te loue ! Tes décisions me soient en aide ! » (174-175). Tout d’un coup le rythme change pour la dernière note et l’on entend : « Je m’égare, brebis perdue : viens chercher ton serviteur. Je n’oublie pas tes volontés » (176).
    Une telle finale est très émouvante : elle me marque chaque fois que je la retrouve, tout à fait à la fin de la quatrième semaine de la Liturgie des heures, à l’office du milieu du jour, le dernier avant que l’on ne reprenne la première semaine pour les première vêpres du dimanche de la première semaine. Ce psalmiste qui est un grand ruminant, un grand priant, vit manifestement dans la présence et l’amour de son Dieu. Ayant épuisé toutes les lettres de l’alphabet pour exprimer son attachement à Dieu, il se rend compte qu’il balbutie encore et qu’il est loin du compte. Il ne s’en décourage pas, au contraire, mais s’en remet plus profondément à la miséricorde de Dieu : « Je m’égare, brebis perdue : viens chercher son serviteur ! » Et le Seigneur, qui est le Bon Pasteur, ne résiste pas à cet appel, à ce bêlement aimant, comme celui que j’entendais récemment dans les prairies qui bordent l’Atlantique en Irlande ; il accourt pour prendre sur ses épaules cette brebis qui l’appelle et l’attend.
    Si nous continuons jour après jour de ruminer notre chapelet ou notre rosaire, que la tradition appelle « le psautier du pauvre », nous nous faisons une âme de brebis perdue qui appelle son berger, et ici, comme Bernadette qui, elle aussi, gardait ses brebis, nous nous recommandons à Notre Dame en lui disant dans cette même tonalité d’humble confiance : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. »
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