14.08.2007

Je suis doux et humble de coeur : 3e catéchèse de Mgr Robert Le Gall

 
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PELERINAGE NATIONAL
CATECHESE DU MARDI 14 AOUT 2007 :

 « JE SUIS DOUX ET HUMBLE DE CŒUR »
 « TU SAIS BIEN QUE JE T’AIME ! »


Quand Jésus parle de ses brebis, lui le Bon Pasteur, dans l’admirable chapitre 10 de l’Evangile selon saint Jean, il va jusqu’à comparer la connaissance mutuelle du pasteur et de brebis à celle qui l’unit à son Père : « Moi, je suis le Bon Pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis » (14-15). C’est aussi dans ce chapitre qu’il déclare clairement : « Le Père et moi, nous sommes UN » (30). Précisément, la grande prière de Jésus à son Père avant sa mort, de nouveau en saint Jean au chapitre 17, est une immense intercession, une sorte de Préface avant son sacrifice, pour nous entrions dans leur unité : « Qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite ; ainsi le monde saura que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (22-23). Voilà tout le dessein de Dieu, qui s’adresse aux humbles brebis que nous sommes, pour qu’il n’y ait plus qu’un seul troupeau et un seul pasteur.3b9ac7d11ac3da6dccbb6373866eae21.jpg

Ce ne sont pas que des images. Dans sa Lettre encyclique Dieu est Amour, notre pape Benoît XVI a écrit : « L’agir de Dieu acquiert maintenant sa forme dramatique dans le fait que, en Jésus Christ, Dieu lui-même recherche la brebis perdue, l’humanité souffrante et égarée. Quand Jésus, dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la recherche de la brebis perdue, de la femme qui cherche la drachme, du père qui va au devant du fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit pas là seulement de paroles, mais de l’explication de son être même et de son agir. Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale » (n. 12).

Jésus n’élude pas les difficultés que nous traversons dans nos vies d’ici-bas, mystérieusement marquées par le péché et toutes ses conséquences. Dans un joyau que rapportent les trois évangélistes Matthieu, Marc et Luc et qui semble un condensé de Jean, le quatrième, un résumé de ce que nous venons de rappeler, nous lisons : « Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint et il dit : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bonté. Tout m’a été confié par mon Père ; personne ne connaît qui est le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler » (Lc 10, 21-22).be8803b1efb31abf75dd061b2ac20928.jpg

Il faut être tout-petit pour entrer dans les mystères de Dieu, et Jésus ajoute en saint Matthieu : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (11, 28-30). Si nous laissons l’Esprit Saint nous façonner une âme de douceur et d’humilité à l’image de Jésus, rien ne nous sera difficile et tout nous introduira dans l’intimité du Père et du Fils par l’amour. Le Bon Pasteur que nous avons est aussi l’Agneau de Dieu, égorgé, le vainqueur de l’Apocalypse : il n’est pas étonnant que le berger ait une âme de douceur. La clé de notre entrée dans la demeure de Dieu dès ici-bas est l’humble amour que Dieu communique par son Esprit à ceux qui se laissent guider par lui.

2c730c8d9833a7caa93973d71f4d623c.jpg Pour que soit mieux assurée dans l’Eglise l’unité du troupeau après le départ pour le ciel de son Pasteur, Jésus a voulu le confier à Pierre, un de ses premiers disciples, attaché, attachant, mais présomptueux et faible à la fois. Il a voulu fonder son Eglise sur une pierre qui semble bien peu assurée, comme l’a montré son triple reniement, malgré ses protestations de fidélité. Il n’est pas indifférent, en effet, que le Prince des Apôtres, le porteur premier des clés de la réconciliation, ait découvert l’humilité du cœur dans le creuset de sa faiblesse.

Deux notations de Luc nous font entrer dans cette découverte difficile, mais fondamentale. Voici la première. Jésus, au cours de la dernière Cène, dit à Pierre, à qui il donne son nom premier par deux fois, nom de faiblesse : « Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne sombre pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (22, 31-32). Pierre ne comprend pas grand chose à ses paroles et s’écrie : « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort » (33). Jésus reprit : « Je te le déclare, Pierre ; le coq ne chantera pas aujourd’hui avant que, par trois fois, tu aies affirmé que tu ne me connais pas » (34). Au cœur du drame, au moment où tout va se jouer, à l’heure de ténèbres (53) et de son prince, tout va être remis en question pour les disciples. Jésus sait que tous l’abandonneront, chacun à sa façon.

32e9e4fc7c34fd5025b339075181b0e8.jpg Pourtant, il n’abandonne pas son regard de miséricorde, car il venait de dire à ses Apôtres : « Vous, vous avez tenu bon avec moi dans les épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi » (28-29). Jésus les voit déjà par delà l’épreuve dans le Royaume. Il en va de même pour Pierre singulièrement : Jésus a prié pour lui, pour lui éviter de sombrer dans la foi comme il s’était enfoncé dans les eaux du lac de Tibériade. « Toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères ! » Avant l’épreuve, quelques heures avant son triple reniement, Jésus le voit revenu, comme le fils prodigue ou la brebis perdue. Revenu, et charger de faire revenir ses frères, les autres Apôtres, guère plus forts que lui, à part saint Jean resté près de Notre Dame jusqu’au pied de la Croix. Avec elle, l’humble servante, on va jusqu’au bout.

Voici l’autre notation dans saint Luc. Pierre venait de prononcer son troisième reniement et le coq venait de chanter, quand le Seigneur passa, emporté dans sa Passion. Le texte dit sobrement : « Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre ; et Pierre se rappelé la parole que le Seigneur avait dite : Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. Il sortit et pleura amèrement » (61-62). Notons l’extrême délicatesse du texte : c’est Jésus qui se « retourne », comme s’il se « convertissait ». Il se retourne vers Pierre, pour que Pierre revienne : il est déjà le Messie humilié. Son regard n’est pas un regard de reproche, mais ce même regard qui avait marqué Pierre dès la première rencontre et que Pierre évoque souvent dans l’Evangile de Marc, son « secrétaire ». L’humble regard de Jésus humilié rencontre celui de Pierre et lui fait la grâce de cette humilité qui va le transformer. Il pleure amèrement, avant que ses pleurs ne soient marqués de douceur reconnaissante.fa81b62b51d1b30dab27b9802f098e0d.jpg

Et ceci nous ramène à saint Jean, au terme de son Evangile aussi. Après sa Résurrection, Jésus se manifeste à ses disciples pour la troisième fois,  toujours de manière discrète : il est bien présent, c’est bien lui, mais autrement, à la fois ici et ailleurs. Jésus après la pêche miraculeuse des 153 poissons leur offre délicatement à l’aube un petit déjeuner de pain et de poissons cuits à la braise. C’est alors qu’il s’adresse à Pierre, qui s’était jeté à l’eau à l’indication de Jean : « C’est le Seigneur ! » Pas un reproche, mais une question, trois questions posées à son nom de faiblesse : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » (21, 15 s). Insistance pleine de respect qui pose la question de confiance, mais qui finit par peiner Pierre, sans doute parce qu’elle lui rappelle son triple reniement. Au-delà de sa faiblesse, grâce à son « retour » obtenu par la prière de Jésus, prélude à l’affermissement des autres Apôtres avec qui il se retrouve ce petit matin, Pierre déclare du fond de son être : « Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime ! » Et à chaque réponse de ce « recommençant » notoire, Jésus lui confie son troupeau : « Sois le pasteur de mes agneaux, le pasteur de mes brebis ».

Le 29 juin dernier, au moment où j’allais recevoir le pallium des mains du successeur de Pierre, je me trouvais dans la basilique Saint-Pierre, le jour de la fête de saint Pierre, à une place où je pouvais lire au-dessus de moi, de l’autre côté du transept de la basilique cette formule en grandes lettres d’or : O electe ais : Tu scis quia amo te (« Et toi, ô Elu, tu répondis : Tu sais que je t’aime ! »). Cette confession, non plus seulement de foi comme à Césarée, mais d’amour revenu de la faiblesse, est allée ensuite jusqu’à cette mort mystérieusement annoncée par Jésus : « Quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra la ceinture pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller » (18). Et nous étions là, autour de la « confession de Pierre », autour de son tombeau, autour de son successeur, pour recevoir ce signe d’un lien nouveau et fort avec tout ce mystère de faiblesse et de force, qui est au cœur de notre service de pasteurs.

Voilà comment Jésus, doux et humble de cœur, rend notre cœur semblable aux siens, frères et sœurs, comment auprès de Marie, la Mère de Dieu et son humble servante, nous apprenons l’humble amour qui ouvre la porte de tous les mystères. Le pire dans nos vies est la dureté du cœur, un orgueil froid ou refroidi qui 23cc3cfcdfca1095ea8e87c2d4523c72.jpgnous rend imperméable à tout amour. Par la grâce de Dieu, qui résiste aux orgueilleux et comble les humbles, demandons les uns pour les autres cette douceur qui ne manque pas de force, cette humilité qui n’est pas sans grandeur, pour que nous entrions dans la pleine réconciliation que Jésus nous propose et que sa Mère ici nous invite à recevoir pleinement. « Même si tu lui as fait de la peine, écrivait la bienheureuse Elisabeth de la Trinité à sa sœur le 16 juillet 1906, rappelle-toi qu’un abîme appelle un autre abîme et que l’abîme de ta misère attire l’abîme de sa miséricorde ! »

Le Seigneur nous le demande humblement, mais avec insistance, à chacun de nous en ce moment : « M’aimes-tu ? » A chacun de lui répondre, réconcilié, revenu grâce à sa miséricorde : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ! »

+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse

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